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'Merveilles inconvenantes: Chasseur-cueilleur: sur l'esthétique survivaliste dans l'œuvre de Kai Lossgott' par Nadine Bilong

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La focalisation sur l'objet déchet est un moyen d'identifier et d'intégrer l'invisible dans nos commandes d'être. Même dans le déni et la fuite, nous sommes en relation permanente avec ces invisibles inaperçus qui font partie de notre entité. En les rendant visibles, Kai Lossgott nous interpelle sur l'opacité de la transparence.

AA Newsletter 2016 Dec French Lossgott3Kai Lossgott, hunter-gatherer, 2016. Production still from performance with wearable postconsumer plastic sculpture and found objects. Rue de l’Hotel de Ville, Paris. Photo: Monika P. Image courtesy of the artist.

Hunter-gatherer (chasseur-cuilleur), acte spéculatif performatif multidimensionnel, met en oeuvre plusieurs épilogues sur les origines de l'humain et du naturel, catégories que nous ne pouvons plus considérer comme admises dans l'anthropocène. S'inscrivant dans le projet carbone: le destin des choses, cette oeuvre poursuit la préoccupation de l'artiste avec la longévité des corps individuels au sein des forces systémiques.

Considérant le fait que notre époque nécessite un remède aux divers maux de l'humanité, l'artiste s'ancre dans le monde réel et recherche le dialogue, non pas avec la nature, mais parmi les humains. L'écoute, la patience, l'observation, la compréhension, le partage, l'adaptation et le don de cérémonie sont plusieurs éléments de ce rituel qui favorisent un engagement plus profond dans la conversation ainsi que le potentiel de vivre des situations qui peuvent court-circuiter notre vision et favoriser les rencontres authentiques.

AA Newsletter 2016 Dec French Lossgott4Kai Lossgott, hunter-gatherer, 2016. Production still from performance with wearable postconsumer plastic sculpture and found objects, 30 min. Centre Georges Pompidou, Paris, FR. Photo: Deneth P. Image courtesy of the artist.

Niché dans ces anciennes pratiques, le monologue, comme le texte de l'artiste reboot - qui apparaît parfois au cours de l'action - est aussi une thérapie des vices sociaux. Après tout, comment s'ouvrir à l'autre sans s'etre d'abord immergé dans le soi? Muntu seul face au monde: l'auto-narration comme hygiène mentale. 

Le terme muntu est un mot panafricain communément utilisé qui signifie personne humaine. Il nous offre une mise à jour hybride afropolitaine sur les langues de Molière ou de Shakespeare qui nous rappelle cette fausse déclaration universelle de la pureté et de l'égalité humaines, que l'artiste nie humblement dans les textes biographiques, se qualifiant lui-même d' humain-en-formation. La philosophie africaine ne concerne pas seulement les Afro-descendants : en effet, le pluriel, bantu retrace le sens de ubuntu (solidarité humaine).

Hunter-gatherer est une démonstration, une poésie intense de l'hominidé dans son cercle intérieur et sa relation à la matière. Vêtu de sa cape transparente munie de multiples poches - mythiques -, l'artiste devient un tisserand exprimant des brins de corps, d'esprit et d'âme. Il agit comme médiateur des frémissements de muntu, tournant autour de l'origine animale de son statut de chasseur-cueilleur. Surproduction, surconsommation, suraccumulation, surcharge, surpollution - tous ces mots et torts qui sont les conséquences de la gravité des déchets et façonnent l'ADN de notre co-habitation.

AA Newsletter 2016 Dec French Lossgott2Kai Lossgott, hunter-gatherer, 2016. Production still from performance with wearable postconsumer plastic sculpture and found objects. Teslina Uliča, Zagreb, HR. Photo: Mma Pibernik.

HUNTER-GATHERER:

La performance chasseur-cueilleur, de son titre à sa forme, sonne comme une alarme sur la nature du muntu; son regard confronté à l'état de curiosité qui le pousse à chasser, conquérir, posséder, contrôler et s'approprier des choses qui lui paraissent saines et donc utiles parmi les invisibles. La chasse - qui est le moyen originel et primitif d'acquérir la propriété - est l'action de les rechercher, les poursuivre et saisir le pouvoir par une force opératoire, une ruse, une habileté ou une technologie. En partant de l'extérieur pour recueillir et consommer de nouvelles choses dans son intérieur. De la même manière que le chasseur-cueilleur commencerait dans la rue pour s'éteindre dans la galerie ou le musée comme une embardée dans l'intimité. Ce geste montre l'insatiabilité de l'homme mais aussi sa perméabilité face aux natures qu'il veut apprivoiser à tout prix. De l'épiderme protégeant le territoire dédié à la chasse au cœur de son tissu sous-cutané, dans sa danse le sculpteur-plasticien part en quête de la matière dans le but de combler et préserver le vide existentiel du corps, de l'âme et esprit.

L'action hunter-gatherer est symboliquement comparable au jeu d'une chasse au trésor. Quels sont ces miracles chassés par l'artiste? Qui sera le cueilleur et le propriétaire de ces merveilles inconvenantes? Les mégots de cigarettes, les billets de métro utilisés, les morceaux de chewing-gum séchés, les objets insalubres ou les œuvres d'art qui seront placés un par un dans un espace précis du white cube. Ceux-ci deviennent alors des trésors accumulés pour la conservation et la protection, selon leur degré d'intérêt. Les objets situés hors champs d'intérêt deviennent des déchets sublimés. Contrairement à l'homo sapiens (l'homme connaissant), comme un ancêtre du futur, le chasseur-cueilleur conserve les choses dites déchets, dans une vision à la fois utilitaire et purement musicale.

 AA Newsletter 2016 Dec French Lossgott5Kai Lossgott, hunter-gatherer, 2016. Production still from performance with wearable postconsumer plastic sculpture and found objects, 30 min. Centre Georges Pompidou, Paris, FR. Photo: Deneth P. Image courtesy of the artist.

LES OBJETS-DÉCHETS PORTEURS D'ADN

Kai Lossgott incarne une vision scientifique de ces objets qu'il qualifie de porteurs d'ADN. Ces précieuses substances, recueillies dans la rue, rangées dans les poches de sa cape transparente puis exposées dans une zone délimitée dans des musées, appartenaient autrefois à d'autres personnes. Elles ont aussi laissé leurs traces. Ces objets porteront désormais les nôtres, et porteront ceux des autres dans l'avenir. Leurs existences sont la preuve de la nôtre.

Voici le paradoxe. La plupart des déchets, en particulier les produits pétrochimiques, sont conçus pour durer éternellement. La mort est génétiquement programmée dans notre corps. Nous quitterons un jour cette terre. De la même façon que l'ADN de notre corps, nos biens abandonnés restent pour nous inscrire dans le temps et dans l'espace. La sur-pollution est le résultat de notre encrage dans le temps au travers ces objets auxquels nous sommes attachés pour la vie et dont nous dépendons.

Le fait que l'humanité les considère comme des déchets est contradictoire, puisqu'il nie alors une fonction très proche de celle de son propre ADN. La cape transparente aux multiples poches de Kai Lossgott pourrait symboliser cette distance illusoire entre les hominidés et leurs déchets dissimulés dans les décharges ou déversés dans les toilettes. Seules les mains et les pieds de l'artiste entrent en contact avec des objets insalubres, mais sa cape transparente le protège de tout contact avec les déchets. Dans le gaspillage apparaît ainsi inévitablement  la contradiction humaine: acheter pour consommer, mais cesser de consommer et jeter ce qui porte simultanément notre ontologie, le même désir de survivre dans l'éternité, et paradoxalement aussi la destruction de l'habitat qui nous garantit la vie. Comment peut-on expliquer cette divergence de rejeter son ADN, cet autre qui fait de nous ce que nous sommes?

 AA Newsletter 2016 Dec French Lossgott1 Kai Lossgott, hunter-gatherer, 2016. Production still from performance with wearable postconsumer plastic sculpture and found objects. Rue de l’Hotel de Ville, Paris. Photo: Monika P. Image courtesy of the artist.

L'ESTHÉTIQUE SURVIVALISTE OU LA SOCIÉTÉ DES TRISTES DENOUEMENTS

Il s'agit d'une autre dimension abordée à travers hunter-gatherer, alimentée par le phénomène de la construction, destruction et reconstruction, qui nous définit psychologiquement au moment présent. Kai Lossgott aborde le sujet d'une vie limitée, l'apocalyptique, question qui hante l'humanité depuis sa création, qui interroge sur sa fin. Il témoigne de l'esthétique survivaliste qui reflète fortement cette période contemporaine du début du XXIe siècle.

Le survivalisme se manifestera dans la manière de gérer la peur de la mortalité, c'est-à-dire le paradoxe de rejeter l'objet déchet de notre ADN et par conséquent le rejet de soi. Il s'agit de l'instinct de survie, de la préparation de l'hominidé à la catastrophe dans le futur, de l'interruption de la continuité sociale ou civilisationnelle, voire de la survie face aux dangers de la nature. L'état d'esprit survivaliste s'exprime dans l'attitude de Kai Lossgott envers les choses. En accumulant des objets, en stockant de la matière, le sujet se constitue un fragment hors du corps, un placebo qui contrecarre la peur de manquer le futur. Ironiquement, comme les corps disparus qui les ont engendrés, le contexte de ces mêmes objets sera également tôt ou tard oublié par l'histoire.

Cette esthétique de survie permet à l'artiste de commenter la surconsommation de la société dans tous les secteurs affectés et quel que soit le statut social des individus. Le corps sans-abri, le corps modeste ou le corps riche n'auront pas la même relation avec la surconsommation. Néanmoins, ils se retrouvent dans la pulsion, la peur, l'anxiété. La focalisation sur l'objet déchet est un moyen d'identifier et d'intégrer l'invisible dans nos commandes d'être. Même dans le déni et la fuite, nous sommes en relation permanente avec ces invisibles inaperçus qui font partie de notre entité. En les rendant visibles, Kai Lossgott nous interpelle sur l'opacité de la transparence. C'est pour lui l'occasion d'envisager un avenir authentique pour les humains, un retour à la définition exacte des hominidés chasseurs-cueilleurs. Par ailleurs, il recentre le sujet par rapport à sa propre identité de citoyen d'Afrique du Sud, né de parents blancs issus d'une classe sociale prolétaire et qui ont connu une ascension sociale vers la classe moyenne. Appartenant à une génération de Blancs qui ont été assimilés dans un pays dont les défis sociaux sont dominés par les préoccupations de la classe ouvrière noire, il rêve d'un nouveau modèle de société en réponse à celui qui inspire l'auto-accusation et le rejet. En tant que descendant d'une minorité historiquement privilégiée, il cherche un langage pour participer de manière significative à un avenir partagé.

Dans cet imaginaire, il fait référence au mouvement Afrofuturiste comme modèle d'une entreprise indubitable et infiniment digne. Convoquer l'hybride et l'invoquer est une condition qui éloigne le spectateur de l'objet unique oeuvre, dans une lutte entre sa contextualisation et une fissure profonde. Cette théâtralité éblouissante et pérenne sera à jamais une ontologie d'objets inconnus. Les visages de l'herméneutique présentent le monde à lire. La tâche tache et la touche est touchée, pour attiser d'autres lectures et élargir ces visions.

 
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