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'Cliché vs Cliché: Les images ne pensent pas:' By Francis Falceto

on .

“C’est le regardeur qui fait le tableau.”

- Marcel Duchamp      

 

AA Newsletter 2016 Dec09 Falceto1Franz Zelwecker & Imperial Bodygaurd Orchestra Jazz Symphony, 13 January 1951. Image courtesy of Tsegé Fellèqè. 

La photo reflète la réalité.

La photo ne reflète pas la réalité.

 

Nous savons (surtout grâce à la misérable télévision) que les images parlent parfois mieux que n’importe quel texte. Ou parfois pire. Sans un regardeur avec un cerveau qui pense, que signifie une image ?...
L’Éthiopie en sait quelque chose, qui a été abondamment servie (et continue de l’être) en images et représentations inéquitables.
 
Presque tous les articles que j’ai publiés sur les musiques d’Éthiopie à partir de 1985 commençaient par un paragraphe exhortant le lecteur à abandonner les clichés misérabilistes que les medias nordistes lui avaient gravés dans le crâne. Famine, désert, “ils ne connaissent pas la pluie”, etc. Ignorance, préjugés, vision simpliste, réalité télévisuelle, déni de réalité, clichés commodes. Brainwashing de rigueur.
Lorsqu’à partir de 1997 j’ai entrepris de publier la collection de CD éthiopiques, j’ai décidé de ne plus commencer mes textes d’introduction par ce paragraphe obligé sur les calamités médiatiques. Plutôt qu’un plaidoyer militant, il me paraissait plus convaincant de présenter une iconographie témoignant de la riche scène musicale du “Swinging Addis”. Sobre élégance de l’Orchestre de la Garde Impériale, implacable distinction du grand orchestre du Théâtre Haylè-Sellassié autour de Nersès Nalbandian, poses Rock’n Roll des cuivres du Police Orchestra ou de l’Army Band, toutes ces silhouettes improbables me paraissaient avoir de quoi rendre perplexes plus d’un bienfaiteur humanitaire. Smokings, cravates, nœuds papillon, coiffures stylées et impeccables, glamour, chic et charme à tous les étages. Il faut vraiment être débile profond pour ne pas se poser les bonnes questions et y trouver les bonnes réponses : A l’évidence, des artistes aussi élégant(e)s ne peuvent pas vivre en plein désert. Il va falloir réviser nos préjugés.
 
AA Newsletter 2016 Dec09 Falceto2Franz Zelwecker & Imperial Bodygaurd Orchestra Jazz Symphony, 13 January 1951. Image courtesy of Tsegé Fellèqè.

Parfois un cliché (photo) peut anéantir un cliché (préjugé).

Souvent aussi, des photos peuvent réveiller la mémoire.

Déjà, en 1995, une première exposition de photos à l’Alliance Éthio-Française puis à l’Ager Feqer Mahber sur le Swinging Addis m’avait alerté. De vieux musiciens se reconnaissaient sur les photos et s’en trouvaient extrêmement émus. Ils ne pouvaient cacher leur stupéfaction, comme s’ils étaient brutalement saisis d’un vertige incontrôlable, comme s’ils recouvraient soudainement la mémoire. Ils se reconnaissaient, c’était bien eux vingt ou trente ans auparavant. Mais la terrible glaciation du Derg était passée par là, presque 18 années durant, anéantissant les mémoires, répudiant violemment toute nostalgie d’une époque impériale désormais honnie. “Nous étions comme ça !?” disaient-ils, mi-exclamatifs, mi-interrogatifs. Autocensure obligatoire, refoulement des bons souvenirs, amputation d’un passé glorieux, mémoire à restaurer. Par-delà mon intérêt méthodique d’historien pour des photos témoignant d’un moment particulièrement faste de la musique éthiopienne moderne, je mesurais soudain qu’elles représentaient autre chose qu’un simple témoignage visuel. Telles un ordinateur résorbant un bug, elles contribuaient à réinitialiser les mémoires, elles devenaient un moyen de libérer et de reconstruire un passé chargé de drames, de violence et de mort.

Quelques années plus tard, lorsque j’ai rencontré les premiers jeunes diasporas (parmi lesquels, et singulièrement, de nombreux artistes) qui commençaient de revenir vers leur pays natal pour y apporter leur contribution et aider à son développement avec ce qu’ils avaient appris en exil, j’ai pu mesurer combien la musique avaient pu fonctionner comme “nostalgie imaginaire” : ils adoraient la musique qu’avait remise au goût du jour la collection de CD éthiopiques consacrée aux enregistrements de la fin de l’époque impériale. C’était la musique de la génération de leurs parents, mais la modernité indestructible de celle-ci avait également conquis la génération suivante. Cette musique servait de pont entre les générations, et libérait la parole si longtemps enfouie de leurs parents. Il y a une profonde analogie entre la puissance évocatrice des photos du Swinging Addis et la bande-son de cette époque. Le partage de la musique permettait désormais de tout dire ou presque. Dorénavant l’Histoire pouvait se remettre en marche, recoller les morceaux et redonner forme à l’espoir d’un avenir vivable.

Personnellement, jamais je n’avais anticipé un tel bénéfice collatéral des éthiopiques. Comme quoi la culture des azmaris (les ménestrels traditionnels si dénigrés par la bien-pensance), profondément populaire, demeure un baromètre fiable de la société éthiopienne. Le public fait montre à leur égard d’une grande ambivalence : on les aime parce qu’ils sont les princes (et les princesses) quasi exclusifs du fun et de la liberté de penser – du plaisir, en un mot –, mais on les dénigre comme s’ils appartenaient à une caste inférieure à laquelle il ne saurait être question de s’apparenter. Et aujourd’hui encore, même les musiciens pop, y compris les grandes stars de la chanson, sont souvent considérés comme des azmaris – commedes citoyens peu fréquentables. Mais leur représentation photographique comme leurs disques témoignent de leur victoire sur les préjugés de toutes sortes, spécialement parce qu’ils témoignent d’une époque révolue dont les ainés se souviennent avec nostalgie, par-delà les horreurs d’une période révolutionnaire qui aurait bien voulu en effacer tout souvenir.

Il n’est pas indifférent que ce soit mon intérêt pour les musiques d’Éthiopie qui m’ait amené à collecter frénétiquement des témoignages photographiques. Il y a plus d’une analogie entre son et image. Compte tenu du maigre intérêt observé jusque-là, en Éthiopie, pour tout ce qui est patrimoine, préservation, restauration et promotion bien compris, particulièrement en un domaine – la musique – considéré comme mineur sinon même ostracisé, il n’est pas étonnant que les vestiges photographiques comme sonores soient souvent dans un état pitoyable. L’état dans lequel on retrouve parfois des photos : écornées, pliées, tachées, déchirées – même cela vaut mieux que rien du tout. Cela souligne au contraire une sorte de résilience des photos elles-mêmes, une résistance au naufrage chimique comme au manque de soin, une victoire contre les affres infligées par le temps qui passe. Idem pour les anciens enregistrements, aussi sensibles que les photos aux injures des temps. La restauration des unes et des autres est une étape indispensable pour que nos mémoires y trouvent un miroir digne de leur brillant passé.

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